mercredi 21 avril 2010

Une interview de Jean-Michel Corillion

Jean-Michel est mon ami, pour l'instant que virtuel, mais j'ai vraiment apprécié nos échanges quand il me demandait mon avis avant le tournage de ce film, puis quand il m'a envoyé le DVD du dit film.

Quel film eh bien celui qui passe mardi à la télé (France 5 20h35), j'insiste mais je suis presque sûr que vous ne serez pas déçu.

JMC est vraiment le grand spécialiste du doc anthropologique, dommage que son chef d'oeuvre arrive si tôt... mais il y aura d'autres chefs d'oeuvres, je ne déséspère pas dans cet homme.


1/ Pourquoi avez-vous eu l’idée de réaliser ce documentaire ?

À plusieurs reprises et durant deux décennies de voyage aux quatre coins du monde, j’ai été témoin d’histoires qui m’ont véritablement bouleversé. La première eut lieu sur l’île aux Orchidées, une petite île au sud de l’île de Taiwan. Je réalisais un documentaire sur la minorité ethnique Yami, et fus témoin d’un retour sur sa terre d’un jeune Yami de 19 ans, arraché de son sol pour des raisons médicales à l’âge d’un an, et qui revenait pour la première fois à la rencontre des siens.
La deuxième fois, ce fut en Indonésie, sur l’île de Sulawezi. Là, un jeune Toraja revenait pour la première fois dans son village pour assister aux funérailles de son grand-père. Encore une fois, mon sujet du moment ne me permettait pas de m’arrêter sur le destin peu commun de ce garçon, parti à l’age de 5 ans pour poursuivre par la suite de brillantes études à Jakarta. Enfin il y a quatre ans, je fus « propulsé volontaire » au coeur de l’Amazonie, pour y rencontrer l’ethnie Matis. Une fois de plus, dès mon arrivée dans cet endroit excessivement reculé, j’ai assisté au retour d’une jeune Matis, né d’une mère Matis et d’un père Brésilien (de passage), enlevé par son père à l’âge d’un an, et qui revenait pour la première fois embrasser celle qui l’avait mis au monde, celle qui depuis son départ vit dans l’attente, presque nue, sous le couvert d’une épaisse forêt…
Ces trois histoires m’ont fait prendre conscience de la richesse qu’elles contenaient, de l’absolue nécessité de m’y intéresser, et l’idée de suivre un ou plusieurs individus de retour sur leur terre natale ne m’a jamais quitté … jusqu’au jour où j’ai rencontré Maéva et Etéroa, deux jeunes Polynésiens en quête, eux aussi, de vérité …

2/ Dans quelle circonstance avez-vous rencontrez Maéva et Étéroa ?

Les aventures humaines fortes que l’on fait partager aux spectateurs par le biais du documentaire sont rarement le fruit du hasard ! On y réfléchit pendant des mois, parfois des années, et puis sans savoir pourquoi un coup de pouce du destin vous fait basculer soudainement du rêve à la réalité…
Un jour, je reçois le message d’une de mes amies qui habite une petite île de Polynésie. Elle me dit avoir rencontré une femme d’un certain âge (à qui elle portait des médicaments), et à cette occasion avoir appris au cours de la conversation que cette femme avait confié à leur naissance deux de ses enfants à un couple d’enseignants, aujourd’hui en métropole.
Coup du sort, cette « Mama » lui annonce dans la foulée qu’elle va bientôt les revoir, enfin, après 20 longues années d’absence !… Quelques semaines de recherche plus tard, me voilà, la gorge serrée, chez la famille Grémilly. Je fais la connaissance d’Anne-Marie et de ses deux enfants adoptés, Maéva et Etéroa. Je comprends de suite qu’il se passe quelque chose ! Malgré un accueil chaleureux, je vois bien que l’ambiance est excessivement pesante, que les enfants sont très perturbés, tourmentés au point de ne plus jamais sourire, et que leur mère est dans l’impasse. Midi et soir, le sujet de conversation est toujours le même, Maéva et Etéroa ne veulent qu’une chose, une seule, partir dès que possible à la découverte de leur terre natale ! Je suis profondément touché par leur histoire, je décide donc avec leur plein accord de les suivre…
Par chance, l’île dont ils sont originaires m’est familière. J’y ai déjà réalisé deux documentaires, y ai séjourné plusieurs mois, et c’est « en terre connue » que je m’apprête à partir. Coup du sort ou simple fatalité, j’ai aujourd’hui cet immense avantage sur Maéva et Etéroa, je connais leur île et ses habitants, je connais leur histoire, je connais leur culture. Je ne serai donc pas un simple spectateur, mais bien « un voyageur expérimenté » connu et reconnu des habitants de l’île, et qui les accompagnera du mieux qu’il pourra ! Pas question pour autant d’agir et de dévier deux destinées, simplement d’être là, respecté et accepté de tous, pour suivre au mieux cette aventure, au bout du monde…

3/ Pouvez-vous nous parler de la proximité « toute particulière » que vous avez eu avec les personnes que vous avez filmées ?

Le documentaire tel que je l’envisage est synonyme de partage. Il ne peut en être autrement. Depuis de nombreuses années je me suis rapproché des hommes, de leur histoire, de leur mode de vie, et pour tout dire l’ethnologie me dévore un peu plus chaque jour. Aujourd’hui, une fois encore, je veux mettre à la disposition de ce film une expérience de vingt ans. Je sais maintenant qu’on ne peut pas tricher avec la vie des autres, car elle est précieuse, qu’elle ne se révèlera au grand jour que si l’on sait se révéler soi-même. Filmer l’autre, c’est surtout avoir le courage de se mettre à nu devant lui. Les défaillances doivent être réciproques, et partagées. Chaque documentaire est une épreuve qui fait grandir, une page de sa propre histoire et de l’histoire de l’autre qu’on ne peut pas effacer.
Maéva et Etéroa ont accepté que je les accompagne. Leur maman y est très favorable également. Il semble que nos destins font à présent route commune, car durant de très nombreuses conversations et entrevues nous avons appris à nous connaître, nous avons laissé le temps au temps. Encore une fois, il n’est pas nécessaire de bousculer l’histoire pour qu’elle s’écrive sous nos yeux. Nous sommes des êtres de chair, nous vivons, nous souffrons, nous espérons aussi.
L’espoir est capital, dans tous les rapports humains il en est le ciment. Je crois que j’ai beaucoup à apprendre de ces deux adolescents, je pense qu’ils attendent aussi beaucoup de moi . je sais qu’il me faut nouer avec eux une véritable relation de confiance basée sur le partage, l’écoute et le respect, sur la patience et l’accompagnement. C’est à ce prix qu’au fil des jours, et des semaines, ma caméra se muera en une compagne attentive, et les propos recueillis sous la forme d’interviews témoigneront tout au long du film de ce degré d’intimité créé ; au point que cette même caméra sera partie prenante de la mise au monde d’une « femme nouvelle » et d’un « homme nouveau »…

4/ Pourquoi « Rurutu, Terre Natale » est-il un documentaire si important pour vous ?
Tous les documentaires ne peuvent être des porte-drapeaux, fort heureusement d’ailleurs. Pourtant certains d’entre eux le sont naturellement. J’ai vite compris que « Rurutu, Terre Natale » était un de ceux-là, un de ces films qui peuvent radicalement changer la vie des hommes ! C’est en échangeant par téléphone, lors de la préparation de ce film avec un médecin de Dijon, que je l’ai compris. Ayant adopté plusieurs enfants polynésiens, ce chef de service très engagé dans les problèmes d’adoption m’a tout de suite sensibilisé sur le fait que beaucoup de parents ayant adopté refusaient catégoriquement ce retour des enfants sur leur terre natale. Plus étonnant encore, beaucoup d’enfants adoptés n’osent aujourd’hui franchir le pas, par peur de l’inconnu, par peur qu’on les retienne là-bas, à jamais ! « Dans un cas comme dans l’autre », m’a dit ce médecin, « c’est une tragédie !. Des documentaires sur ce sujet comme celui que vous envisagez de réaliser sont bien trop rares. Je milite et encourage ce genre d’entreprise, car il faut multiplier les exemples, fournir aux incrédules matière à réflexion, même si on ne connaît pas à l’avance le déroulé et l’issue de chaque histoire… ». Maéva et Etéroa seront un exemple, j’en suis persuadé. Quoi qui se passe, ils ont déjà fait un grand pas vers leur avenir en décidant, avec les encouragements de leur mère, d’affronter leurs peurs…

5 / Vous avez optez pour un commentaire « minimaliste ». Pouvez-vous vous nous expliquer ce choix ?
Tenter de maîtriser un sujet comme celui-ci, c’est accepter d’emblée de se mettre en retrait. Ainsi j’ai fait le choix de structurer ce documentaire autour des propos des deux adolescents , recueillis tout au long du tournage. Cette décision m’a été imposée par le sujet lui-même, car il ne peut y avoir de « vérité vraie » que si l’on donne la parole à ceux qui vivent l’histoire. Pour moi, il ne peut en être autrement, surtout si Maéva et Etéroa deviennent a postériori et à leur manière « des référents ». Quotidiennement, nous les avons interrogé, avons tenté de capter leurs émotions, leur ressenti, leurs joies, leurs peines, et peut-être même leur désillusion, leur incompréhension. A aucun moment je n’ai porté un quelconque jugement, pour laisser le spectateur vivre l’histoire au travers des yeux des adolescents. C’est ainsi que j’ai pu sans doute saisir l’émotion, et à présent chacun de nous peut vivre cette aventure en se disant perpétuellement « et si c’était moi ? ». Il en a été de même pour toutes les personnes que Maéva et Etéroa ont rencontré. Les deux mamans et leur point de vue respectif ont été, pour Maéva et Etéroa, ainsi révélés au grand jour à l’issue de leur voyage. Pour chacun d’eux, et pour tous les participants il y a eu « la rencontre ». Par la suite, et c’est capital, ils ont découvert le film. Je pense en particulier à Anne-Marie, la maman adoptive, qui a fait le choix judicieux et légitime de ne pas accompagner ses enfants, pour ne pas les détourner de la vérité…

6/ Pourquoi l’histoire de Maéva et d’Étéroa est-elle si exceptionnelle ?
Pour toutes ces raisons, on l’a compris, « Rurutu, Terre Natale » n’est pas une histoire comme les autres. C’est pour cela que j’ai choisi d’en faire un documentaire, car c’est une histoire « hors du commun ». Derrière une simplicité apparente se cache un sujet complexe, sensible, une myriade de sujets, tous plus passionnants les uns que les autres. Non, ce n’est pas un simple « retour aux sources » que nous avons filmé, pas plus qu’une simple histoire d’adoption, une de plus, pourrait-on dire. Et c’est tant mieux ! Au côté de Maéva, Etéroa et leur famille, nous avons eu la chance d’être au c¦ur de rapports humains à la portée universelle. Savoir d’où l’on vient pour mieux se construire, s’apercevoir qu’on n’est pas seul au monde, retrouver des valeurs fondatrices, appréhender l’inconnu, apprendre à se débrouiller seul et s’émanciper, sans un frère qu’on a surprotégé ou une s¦ur qui vous a étouffée, utiliser ce qu’on a toujours considéré comme un handicap pour en faire un atout singulier, être maman et puis mère, accepter l’idée que les enfants ne vous appartiennent pas, et les laisser partir et vivre leur vie d’adulte, en somme apprendre à « devenir une femme, et devenir un homme »…

Jean-Michel Corillion
Réalisateur

8 commentaires:

Brigitte & lilou a dit…

passionnant .. respire l'intelligence et la sensibilité.. vivement l'émission.. qui j'espère sera rediffusée ... je n'ai pas TV5 dans ma campagne semaine prochaine....
Brigitte

Romi a dit…

wahououou !!! j'ai vraiment hâte de le voir ....

Michèle

Véronique a dit…

Rien qu''à lire l'entretien j'ai des frissons : alors si je peux voir ce doc je le verrai!

Stéphane a dit…

Brigitte &amp ; lilou

Il est possible de revoir l'émission via le net en allant sur le site de la chaîne.

Valérie a dit…

Chapeau l'artiste !!
Ce film est un vrai chef d'oeuvre !!!
Que d'émotion, et ces images !!
Encore bravo et quelle belle famille.
Merci de nous avoir fait partager de tels moments si intense.

val a dit…

comme s'est étrange de retrouver sa propre histoire avec d'autres personnages ... l'aurai-je fait exprès toujours étouffée par ces mêmes réflexes, j'ai raté la diffusion, j'espère que le documentaire sera accessible en VOD. Très émue de cette démarche.

Anonyme a dit…

Jusqu'à présent je n'ai pas eu le temps de la faire, mais mieux vaut tard que jamais :-) !
Merci pour tous vos messages, qui me vont droit au coeur et qui me touchent tout particulièrement !
A très bientôt, sur le petit écran, mais aussi sur le Grand :-) !
Jean-Michel Corillion
Réalisateur

Damien Para a dit…

Vraimemt dommage ... je viens de regarder son reportage sur la 5 ! Le sujet est passionnant mais jean michel est pretentieux et totalememt deconnecté ! Exemple : " ils n ont plus d argent .. il me faut prendre la decision difficile de les suivre ou fand les cavernes ? Hmmm le choix est compliqué ! (C est quoi ton boulot mec ? ) es tu reporter ou est ce que tu preferes rester au hilton ? Autre exemple : en fin de reportage ... une bombe tombe pres des cavernes, "je me sens visè, il faut que je partes" (he ... l egocentrisme, c est pas de l info
.. personne a palawan ne sait que tu existe mec, ILS vivent la bas ILS sont visé (peut etre) mais tout le monde se fout de ta petite personne ! Belles videos mais le presentateur est terriblement pretentieux et parle de lui trop souvent ... soit tu fais un teportage a la oremier prrsonne soit a la troisieme ! En attendant, decevant a cause de tes avis totalement decalés et egocentrés !